Coupe du monde 2026: un joueur sur quatre représente un pays où il n'est pas né
Unique par son ampleur, la Coupe du monde 2026 est aussi la première compétition de football mondiale de l’histoire à voir autant de joueurs représenter un pays dans lequel ils ne sont pas nés. Parmi les dix nations africaines participantes, les effectifs de cinq d'entre elles sont composés, à majorité, de joueurs issus de leurs diasporas.
Platini, Kopa, Zidane… la France compte depuis longtemps dans les rangs de ses sélections nationales des légendes issues de l’immigration. En parallèle, ces dernières années, un autre phénomène s’est intensifié : de plus en plus de joueurs, dans l'Hexagone et ailleurs, revêtent les couleurs de nations qui ne sont pas leurs pays de naissance.
En d’autres termes, les enfants des diasporas occupent une place grandissante dans les équipes nationales.
La tendance n’est pourtant pas nouvelle. Déjà en 1990, les joueurs étrangers représentaient 14 % des individus en lice pour la Coupe du monde. Mais cette année, leur nombre a bondi.
Sur les 1 248 joueurs enrôlés pour le mondial américain, 289 sont nés en dehors du pays pour lequel ils jouent. Un chiffre certes dopé par l’ajout de seize nouvelles équipes à la compétition par rapport aux années précédentes. Toutefois, même en proportion, ces joueurs représentent plus de 23 % du total de participants, dépassant largement le record précédent (environ 17 % en 2022).
En la matière, le football ne fait pas exception. Pour le basket, on se rappellera le feuilleton Joël Embiid avant les Jeux olympiques de Paris en 2024. Le natif du Cameroun avait obtenu la nationalité française, allant jusqu’à assurer à Emmanuel Macron qu’il jouerait avec l’équipe de France. Il avait finalement fait volte-face pour s’engager aux côtés des États-Unis. Mais d’autres joueurs nés en Amérique, comme Jordan Clarkson ou Rondae Hollis-Jefferson, ont également lacé leurs baskets pour les sélections philippines et jordaniennes respectivement.
Le phénomène reste pour autant bien plus important au football.
Sur les 26 joueurs de la sélection haïtienne, douze sont nés en France, deux aux États-Unis, un au Canada et un en Suisse. Situation similaire pour la Bosnie-Herzégovine, qui compte seize joueurs étrangers, nés en Allemagne, en Autriche, en Suède, en Suisse ou encore en Amérique. Pareil pour le Qatar, la Turquie ou la Nouvelle-Zélande.
Ce recours grandissant aux enfants des diasporas s’explique en partie par « l’assouplissement, depuis une vingtaine d'années, des règles de la Fifa sur les sélections des binationaux, voire des trinationaux », explique Stanislas Frenkiel, historien à l'Université d'Artois et auteur de l’ouvrage Le football des immigrés, France-Algérie, l'histoire en partage. « On peut avoir joué dans l’équipe nationale, espoirs ou jeunes, de son pays de naissance et ensuite rejoindre une autre sélection ». Il faut évidemment pour cela avoir la nationalité de l’État en question. Plusieurs pays mettent également en place des systèmes pour détecter et recruter les talents prometteurs de leurs diasporas, ajoute le chercheur.
Une écrasante majorité des nations africaines en lice pour la Coupe du monde 2026 ont, elles aussi, recours aux services de beaucoup de joueurs nés à l’étranger. La République démocratique du Congo compte vingt joueurs binationaux, majoritairement Français et Belges. Juste derrière, le Maroc en compte 19, suivi de près par l’Algérie (16) et la Tunisie (15), bien que le parcours des Aigles de Carthage s’arrête cette année aux phases de groupes.

La sélection d'Afrique du Sud ne compte aucun joueur né à l'étranger, et celle d'Égypte n'en compte qu'un seul. © Alexandre Neracoulis / Studio graphique FMM
Une surreprésentation des joueurs étrangers qui s’explique en partie par un changement de stratégie des fédérations africaines depuis plusieurs décennies, selon Paul Dietschy, historien du football et rédacteur en chef de la revue Football(s). « Jusque dans les années 1980, le football africain était très largement organisé sur un modèle de développement endogène, c'est-à-dire que l’on essayait de produire des footballeurs locaux. Et puis à partir des années 1980, surtout 1990, les fédérations africaines ont commencé à choisir un autre modèle. »
La mondialisation se faisant, de plus en plus de joueurs évoluant en dehors de l’Afrique ont trouvé un intérêt à rejoindre des sélections africaines. « Il y a un vivier important de joueurs qui sont bien formés, qui sont professionnels, qui sont habitués à jouer contre des oppositions de qualité. Et donc, on va privilégier ces joueurs par rapport aux joueurs locaux », développe Paul Dietschy.
« C’est une faillite des systèmes de formation en Afrique », ajoute Stanislas Frenkiel. « Pour la plupart des pays [africains, NDLR], excepté le Maroc, l’État s’est complètement désengagé du système sportif ».
Certains des pays, africains ou non, qui font massivement appel à leur diaspora ont également traversé d’importantes crises politiques ces dernières années, comme en RDC ou en Haïti, rendant d’autant plus compliqué le maintien de structures sportives solides.
Héritières de leurs passés coloniaux, beaucoup de nations européennes sont alors devenues les bassins de joueurs dans lesquels viennent puiser plusieurs sélections nationales. Sans surprise, la Belgique, l’Angleterre et les Pays-Bas sont en haut du classement… loin derrière la France, en première position. Avec une avance confortable.
Au total, 99 joueurs inscrits pour la Coupe du monde cette année sont nés en France. Soit un peu moins de 8 % de tous les participants. Parmi eux, les Franciliens sont particulièrement surreprésentés.
« En France, la Charte du football de 1973 a créé des centres de formation de footballeurs très reconnus. La France est un pays qui produit des joueurs professionnels de haut niveau », remarque Stanislas Frenkiel. Particulièrement prisés, les footballeurs formés dans l’Hexagone sont « opérationnels », abonde en ce sens Paul Dietschy, et sont des ajouts de choix pour des sélections nationales d’autres pays.
D’autant qu’en « équipe de France, les places sont de plus en plus chères et le niveau est très élevé. C’est très compliqué de prétendre à une place dans l'équipe et c’est encore plus dur d’être titulaire », insiste Stanislas Frenkiel. Porter les couleurs d’un autre pays, avec lequel les attaches culturelles et émotionnelles sont quand même évidemment présentes, permet d’acquérir une vraie expérience internationale et de gagner en visibilité. Et cela quel que soit le pays de naissance.
À l’ère de la mondialisation, les attaches exclusives à un seul et unique pays se dissolvent dans les nombreux métissages et les migrations plus fréquentes. Face à des citoyens qui cumulent deux, parfois trois, nationalités ou origines différentes, la question du pays à représenter dans ces compétitions se pose de moins en moins. Qui plus est, dans un milieu où le pragmatisme professionnel prime, les opportunités pour jouer un mondial sont souvent bonnes à saisir et se mêlent à la volonté de porter les couleurs de l’une de ses nations d’origine.
Pour Paul Dietschy, il s’agit avant tout d’un choix professionnel. « Dans une carrière, jouer une Coupe du monde, c'est évidemment un jalon », note l’historien. « Être un joueur international, c’est un aspect dans la négociation d'un contrat, les équipes aiment bien avoir aussi des internationaux, ça veut dire qu'on est reconnu dans son métier ».
« C’est toujours une fierté d’aller jouer pour le pays de ses origines, concède Stanislas Frenkiel, mais désormais ce sont plutôt les critères sportifs » qui priment.
Commentaires (0)
Participer à la Discussion
Règles de la communauté :
💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter, TikTok ou Instagram pour l'afficher automatiquement.