Quinze ans d'exil au Liberia : Le cri de détresse des derniers réfugiés ivoiriens de Zwedru
Quinze ans après avoir fui les violences postélectorales de 2010-2011, un millier de réfugiés ivoiriens vit encore au Liberia dans des conditions précaires. Privés du soutien du HCR, partagés entre le désir de rentrer et la peur de tout perdre, ils lancent un appel pressant à l’État ivoirien pour un retour sécurisé et digne.
Situé à 12 kilomètres de Zwedru (chef-lieu de la région du Grand Gedeh) et à une centaine de kilomètres de la frontière ivoirienne, le camp de PTP fut autrefois le plus grand refuge pour les exilés ivoiriens. En 2013, lors de la visite du Président Alassane Ouattara, le site comptait plus de 25 000 âmes. Ses milliers de tentes de l'ONU lui avaient valu le surnom de « Ville blanche ». C’était une véritable cité animée où cohabitaient fonctionnaires, militaires, enseignants, paysans et cadres du régime de Laurent Gbagbo.
Treize ans plus tard, en avril 2026, le décor est spectral. Le camp s'est vidé de la quasi-totalité de ses habitants. Moins de mille personnes y résident encore. Les cadres et militaires ont profité des vagues de rapatriement pour rentrer au pays. Aujourd'hui, les hautes herbes ont envahi les espaces abandonnés et la broussaille a englouti l’ancienne école du camp. Rebaptisé PTP Kanneh New Town, le site est devenu un village où une cohabitation pacifique s'est installée entre les derniers Ivoiriens, les autochtones libériens et de nombreux migrants burkinabès venus cultiver le cacao.
Derrière les chiffres se cachent des trajectoires humaines complexes, marquées par la débrouille et la résilience :
Pour d’autres, le maintien au Liberia est le fruit de regrets. Certains ont raté les derniers convois officiels du Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) et l'aide financière qui les accompagnait. D'autres encore ont nourri le rêve déçu d'une réinstallation vers les États-Unis.
Pour les enfants de l'exil, le quotidien est devenu un parcours du combattant éducatif. Depuis 2015, le programme d'enseignement en français a été définitivement remplacé par le système anglophone libérien. Ce basculement brutal a provoqué de nombreux décrochages scolaires. Bruce Gnomblehi, qui était en classe de 3e en 2015, a dû abandonner l’école pour devenir chauffeur de moto-taxi : « Mon oncle resté au pays a vendu la forêt de mon père décédé ici. Nous vivons avec notre mère, sans soutien. Ici, on prie pour ne pas tomber malade », confie-t-il, appelant le président Ouattara à l'aide.
Le problème foncier reste d'ailleurs le principal frein au retour. Boué Hubert, l'un des doyens du camp, dissuade les réfugiés de rentrer en Côte d'Ivoire. Ayant lui-même perdu ses terres d'origine, il s’est marié à une Libérienne, ce qui lui a permis d'acquérir 20 hectares de forêt pour produire du cacao. « Beaucoup de frères qui sont retournés au pays ont eu de graves conflits fonciers », prévient-il.
Sur le plan administratif, la situation s'enlise. Bien que des autorités ivoiriennes soient venues sur place pour établir des passeports, de nombreux résidents attendent leurs documents depuis plus de deux ans.
Djahi Christophe, président de la communauté ivoirienne du village, relativise pourtant les craintes sécuritaires. Après s’être rendu en Côte d’Ivoire pour les obsèques de son père, il a constaté le retour à la normale : « Sur les routes, les forces de l'ordre font des contrôles, signe que la sécurité est rétablie. Notre souhait n'est pas de rester définitivement ici. Nous voulons rentrer un jour, dès que notre situation financière s'améliorera ».
Puisque le HCR a mis fin à ses programmes de rapatriement, les réfugiés se tournent désormais directement vers la Côte d’Ivoire. Ils rappellent qu'ils n’ont pas choisi l’exil, mais qu'ils ont fui la guerre.
« Aucun Ivoirien n’est venu ici de son plein gré. Si le président Laurent Gbagbo et Blé Goudé sont rentrés au pays, qu'est-ce que nous faisons encore ici ? », s'interrogent-ils de concert.
Leur message à l'endroit de l’État est clair : ils réclament l'envoi d'émissaires ministériels pour évaluer leurs conditions de vie, mais surtout un accompagnement juridique et foncier. Sans l'aide du gouvernement pour récupérer leurs terres spoliées, un retour définitif leur semble impossible.
Si le chemin du retour est semé d’embûches, l'exil aura au moins permis de guérir les blessures du passé. À PTP, les anciens ennemis d'hier ont fait la paix.
Soumahoro Hilaire, ex-militant de la jeunesse du RHDP (pro-Ouattara) qui avait fui Bloléquin en mars 2011, vit aujourd'hui en parfaite harmonie avec Kaho Denis, un ancien « jeune patriote » (pro-Gbagbo) ayant fui la même localité face à l'avancée des FRCI.
« Nous nous sommes pardonnés. Ici, nous avons besoin d'être unis pour surmonter nos difficultés. Nous demandons aux hommes politiques de suivre notre exemple », affirment les deux hommes. Preuve ultime de cette réconciliation par le destin : la sœur de Soumahoro est aujourd’hui la fiancée de Kaho. Ils partagent la même table et prévoient de rentrer ensemble, le même jour, sur la terre de leurs ancêtres.
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