Gagnoa : Le gravier rouge, l'or brut des femmes de l'ombre
Dans les quartiers en pleine expansion de Gagnoa, la survie et la quête d'indépendance financière se conjuguent parfois au rythme du tamis. Armées d’une simple soupière usagée et d'un écran grillagé, plusieurs femmes parcourent les pistes poussiéreuses pour collecter du gravier rouge, un matériau qu'elles revendent ensuite aux chantiers environnants.
Pour comprendre cette réalité, il faut se rendre dans le nouveau quartier « Université ». À trois kilomètres du carrefour ex-ONUCI, le long d’une voie non bitumée et bordée de constructions, une silhouette attire l'attention. Une femme, le visage enveloppé dans un foulard et courbée vers le sol, gratte minutieusement la chaussée à l'aide d'une soupière aplatie. Son but : rassembler du gravier mélangé au sable pour se constituer un stock commercialisable.
Cette femme, c'est Koné Fanta. Mère de trois enfants et quadragénaire, elle exerce ce métier pénible depuis près de dix ans. Sans gants et chaussée de simples sandales, elle balaie la terre, malgré le va-et-vient des taxis communaux, pour former de petits tas.
Pour séparer la pierre de la poussière, Fanta utilise un tamis circulaire de 40 centimètres de diamètre. Secoué avec énergie, l'outil soulève un épais nuage de poussière sous les yeux surpris des passants, révélant enfin les précieux éclats rouges.
Fanta vit modestement au quartier Sokoura avec ses enfants et son conjoint, maraîcher de profession.
« Au début, je vendais les légumes de notre parcelle, mais entre deux récoltes, la période de soudure était devenue trop difficile », confie-t-elle.
C’est en 2015, près de la zone du « Garage Koffi », qu'elle découvre cette activité alternative. Depuis, elle arpente les voies des chantiers inachevés. La tâche est de longue haleine : il lui faut entre cinq jours et une semaine de tamisage intensif pour accumuler de quoi remplir quelques bidons de 20 litres, qu’elle stocke en bordure de route sous un petit panneau de vente. Une logistique que la saison des pluies vient souvent paralyser.
Ce gagne-pain ne va pas sans tensions. Sur le terrain, la cohabitation est parfois rude :
À cela s'ajoute le risque de vol de nuit, un fléau qui a heureusement diminué avec la densification du quartier.
Sur les trois kilomètres de cette piste, une dizaine de femmes travaillent de manière isolée, chacune sur son périmètre. Les hommes pratiquent aussi cette activité, mais à une échelle industrielle et hautement structurée, brassant plusieurs tonnes.
Pour Fanta et ses paires, les gains restent modestes :
Au-delà de la dureté de la tâche, la viabilité technique de ce matériau pose question. Selon Coulibaly Saïdou, président de la Chambre départementale des métiers de Gagnoa, ce gravier de récupération est inadapté au bâtiment :
« Le gravier rouge est inapte à la construction. Sa petite taille présente des risques réels de fissures pour les édifices. »
Menacée à terme par le développement urbain qui bitume les pistes et par la concurrence des exploitations masculines mécanisées, cette activité informelle reste pourtant, pour Fanta et ses consœurs, une bouée de sauvetage indispensable face à la précarité du quotidien.
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